EXTRAIT DE L'ODYSSÉE DU TOUR DE FRANCE 1987 CHAPITRE 18

Publié le par Patrick BERNARD

 

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     Du groupe des favoris, ils n’étaient alors plus que cinq au moment de l’attaque du Maillot Jaune, à 13 km de la Plagne. Les positions :

– Fignon et Fuerte ;

– à 1’50, Ramirez ;

– à 2’10, Delgado, Roche, Parra, Loro, Roux ;

– à 2’20, Mottet, Herrera ;

– à 2’30, Bernard, Alcala ;

– à 2’35, Echave, Acevedo, Bernaudeau, Sanders ;

Au général : Delgado, Roche à 25’’, Bernard et Mottet à 2’22, Herrera à 5’13.

   Dans la prairie des Villards-de-Macôt, Perico constate les dommages produits par son accélération. Dans sa roue, Ramirez s’accroche irrationnellement en surrégime. Entamé par son attitude chevaleresque qui enfièvre les transistors colombiens, el Negro ne tiendra que la moitié de 6 minutes avant de céder – trente ans après, les capteurs de puissance préserveront les coureurs de ce type de désagrément physiologique, et le public sevré de défaillances se plaindra de la rareté des offensives, pleurera l’irrationalité perdue.

    C’est un événement sans importance pour le Maillot Jaune qui ne regarde plus derrière mais dessous. À quelques dizaines de mètres à l’aplomb progresse Roche, suivi de deux gars que l’Espagnol ne considère pas. Il enregistre que l’Irlandais ne montre pas de signe de défaillance, mais qu’il refuse l’échange de regards. Parra est quelques mètres devant le Poupon, information pas totalement négligeable : il pourrait devenir un allié. Derrière, Mottet et Herrera ont stabilisé leur écart sur son rival à une vingtaine de secondes, Bernard a reculé à une quarantaine. Delgado ne regarde pas le devant de la course. Laquelle s’inquiète de lui : l’avance des deux F fond comme neige de printemps au Versant du Soleil (nom propre donné au versant sud-est de la Moyenne Tarentaise).

    Certes, Jean-François Bernard n’a pas déposé les armes. Il est fier, condition nécessaire au champion. Il est le plus talentueux, condition non suffisante. Il tente d’amarrer ses espoirs au contre-la-montre de samedi : « Le Tour n’est pas perdu. Depuis Berlin, les événements se succèdent et personne n’est à l’abri d’une défaillance. Mes chances sont compromises, c’est vrai, mais des renversements sur la route de Morzine restent possibles », dira-t-il Place du Refuge. La réalité est là : il continue de perdre du temps.

     Classement général à 10 km du sommet : Delgado, Roche à 1’10, Mottet à 3’12, Bernard à 3’40.

    Le duel a commencé. Un grand spectacle en mondovision. La boussole perdue, Robert Chapatte enchaîne les bourdes, que Jacques Anquetil corrige avec tact et orientation. À leurs côtés derrière les écrans français, Raymond Poulidor vit la course de l’intérieur. À 51 ans, on le sent trépigner d’envie d’enfourcher le vélo, descendre à leur rencontre, remonter avec eux, prendre un relais à Bernard et, enfin, enfin, endosser le maillot jaune. Devant les écrans de tout pays, la position debout est devenue l’ordinaire de ce Tour de France, la somnolence, l’exception. Heureuse époque pour les amateurs de cyclisme.

    Dans cette phase, le sudiste Perico jette son venin, le nordiste Stephen accuse le coup. Sur les motos, Holtz et Ollivier sont excellents dans la consommation du pain béni. Il n’empêche : l’opéra mérite mieux que des commentaires. Mais personne aux manettes n’a l’à-propos, le coup de génie, de leur couper le micro et d’envoyer une musique d’Ennio Morricone. La lecture permet cet accompagnement à l’harmonica…

Au lieu-dit Côte droite, la route vire plein axe et s’enfile dans une combe qui pénètre la montagne. Le long du Ruisseau boisé de l’Arc, les coureurs entrent dans la phase discrète de l’ascension : chacun ne voit plus que ses tout proches comparses. Il reste 7 km et l’ardoisier indique un écart passé à 1’05 entre Delgado et Roche, soit 1’30 au général virtuel. Incorrigibles, les observateurs commencent à détailler le contre-la-montre de Dijon : 38 km, moyennement vallonnés.

 

     Sur la Place du Refuge, les vieilles gloires sont rassemblées pour savourer ensemble ce moment unique. Ils s’illusionnent de revivre les émotions des grandes luttes sur deux roues qui ont fondé leurs existences. Raphaël Géminiani, Gino Bartali, Charly Gaul (l’Ange de la Montagne ne veut plus voir personne), Federico Bahamontes, Felice Gimondi, Luis Ocaňa, Joop Zoetemelk, Bernard Hinault ont la fougue de leurs 20 printemps, et l’avis tranché de leurs 60 automnes – un champion a 20 ans tout au long de sa carrière, et 60 ans au premier jour de son après-carrière, jusqu’au dernier.

    Seul un autre champion peut obtenir l’oreille d’un champion, à la condition d’apporter un élément personnel. Aussi, ...

Publié dans Extrait

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