EXTRAIT DE L'ODYSSÉE DU TOUR DE FRANCE 1987 CHAPITRE 14

Publié le par Patrick BERNARD

Le Mont Aigoual

Le Mont Aigoual

Chapitre 14

Jean-Paul Van Poppel sacré Roi du sprint dans la Cité des Papes

 

 

17e étape : Millau – Avignon 239 km, 1600 m de dénivelée

 

 

Lasarte-Oria, banlieue de San Sebastian, Espagne, 5 septembre 1965.

« Je ne pouvais pas accepter que Rudi Altig puisse me battre autrement qu’à la pédale. Pendant le dernier tour de circuit, nous nous mîmes d’accord. Nous avions tous deux travaillé dur pour notre échappée, et, dès lors, nous méritions tous deux les mêmes chances de victoire. Nous décidâmes de nous séparer à la flamme rouge et de rouler chacun d’un côté de la route. Altig était plutôt content de cette décision, parce que je suis convaincu qu’il pensait me battre à la régulière en vitesse finale. Nous nous disputâmes ainsi la victoire en gentlemen sur le dernier kilomètre. J’étais satisfait qu’Altig ait accepté ma proposition, qui était la plus juste, et aussi la plus sage pour nos relations futures. Je l’ai toujours considéré comme un grand coureur, et sa performance ce jour-là m’a conforté dans cette opinion. »

Ce précieux témoignage est de l’anglais Tom Simpson, dans une autobiographie précocement écrite en 1966, dès l’âge de 29 ans, un an avant la grande tragédie du Ventoux qui allait l’emporter.

Il raconte le final du championnat du monde de l’année précédente. Information secondaire : Simpson avait remporté ce duel royal et loyal.

 

Avignon, vendredi 17 juillet 1987, 16h15.

À la sortie de la courbe marquant l’entrée dans le Boulevard de l’Oulle, deux hommes se détachent de part et d’autre de la chaussée. À droite, Guido Bontempi, à gauche Jean-Paul Van Poppel. La banderole est à 300 m en ligne droite. Ils ont été lancés indépendamment par leur dernier équipier, respectivement Jorgen Pedersen et Jelle Nijdam, qui, en se relevant avant le dernier virage, ont créé quelques remous. Un trou s’est formé derrière les deux prétendants à la couronne du sprint. Ils ont viré à la limite des adhérences. Dans une trajectoire un peu plus ouverte, le Néerlandais est sorti légèrement plus vite, un soupçon devant son adversaire. Mais, refermée plus tôt, la courbe de l’Italien lui permet une relance précoce. Sous une poussée musculaire maximale, il revient à la hauteur de son adversaire.

Dans les tribunes, pas un seul des milliers de spectateurs n’a un seul regard pour un seul des autres membres du peloton gros d’une centaine d’unités. Maillot Jaune, futur Maillot Jaune ou Laurent Fignon, ils n’existent pas. Même Bernard Hinault ou Eddy Merckx n’existerait pas. Même Raymond Poulidor !

Les gladiateurs Van Poppel et Bontempi sont seuls dans l’arène. Ils sont au coude à coude, en position de danseuse aérodynamique. Deux missiles. À 63 km/h, 300 m sont parcourus en 17 secondes. C’est le temps du show. Mesuré par la formule intensité x durée, le spectacle est immense, infini à l’instant des détentes finales, parallèles et concomitantes. L’assistance est en anaérobie.

À la jetée des vélos sur la ligne, le verdict est inaccessible à l’œil humain.

Un homme sait.

« Credo secondo », crie l’Hercule de Brescia encore sur sa lancée.

Les sprinteurs se trompent rarement dans ces moments-là. Ils sentent.

Alors que, de toute part, on reprend son souffle, la photo confirme : le boyau avant du vélo de Jean-Paul Van Poppel a touché la ligne d’arrivée un centimètre devant celui de la bicyclette de Guido Bontempi, qui avait bien raison de se croire second.

Jean-Paul Van Poppel est le Roi du Sprint. Enthousiaste, la foule adoube la vaillance du vaincu, célébrée par des pouces levés. Révélé aujourd’hui, son dopage n’y aurait rien changé. Il le sera demain. Il sera oublié après-demain. Nous sommes en 1987.

 

Demain, c’est repos, après-demain, Ventoux. Aujourd’hui, pour arriver à son pied méridional, le peloton a parcouru 239 km. Les Tours sont longs, à cette époque. Et durs, et variés. Les Tours sont spectaculaires.

Dans leur arpentage, les coureurs et leur grande remorque organisationnelle et commerciale sont, en un peu plus de six heures, passés de la capitale des Grands Causses à celle du Vaucluse, par-delà une terre d’exception maudite par l’histoire : les Cévennes. La Grande Boucle 1987 est suffisamment riche de reliefs, il eut été déséquilibré qu’elle s’attarde dans sa nature profonde. Ou alors en contournant ensuite le Vercors. Mais il est regrettable, fâcheux même, que jamais, jamais, une étape respectueuse de l’identité cévenole, explorant ses petites routes maquisardes, n’ait été au programme d’une édition. Il y a pourtant l’embarras du choix, comme le soulignent les quelques noms de lieux suivants : Trêves, Dourbies, Asclier, Les Vieilles, Luzette, Tapoul, Salidès, l’Espinas, Solpérières, Gabriac, Trabassac, Houmenet, Lansuscle, Calberte, Boubaux, Vimbouches. Seule la Corse, mais c’est une île, la Corse des beautés des petites routes de montagne, est, sur le territoire européen du pays, négligée à ce point par la Grande Boucle.

 

La pénétration des Cévennes avait suivi un parcours identique à celui de l’étape Millau - Avignon du Tour 1960, contournant le Causse Noir par les Gorges du Tarn et de la Jonte. Après 52 kilomètres, au Col de Perjuret, le cycliste à la cigarette Gastone Nencini avait, à l’époque, lancé la bagarre dans la descente vers Florac. Le fuoriclasse Roger Rivière avait voulu le suivre. 5 kilomètres plus bas, le Stéphanois manquait le virage qui surplombe Fraissinet-de-Fourques, dans une autre célèbre tragédie de l’histoire du cyclisme.

Une stèle en souvenir de Tom Simpson est entretenue sur les pentes du Mont Ventoux. Une autre arrête le passant dans la descente du Col de Perjuret, à la mémoire de Roger Rivière.

Il ne serait pas digne d’entrer en quelques phrases dans une tragédie.

Vingt-sept ans plus tard, les coureurs la conjurent en tournant à droite au Perjuret, pour continuer à s’élever le long de la crête nord du Mont Aigoual. Rapide, le début d’étape avait auparavant été animé par de nombreux mouvements de seconds couteaux. Après la bifurcation, quelques fuyards butent contre un mur bien connu des cyclistes régionaux : le Marin.

Venant de la Méditerranée, son souffle chaud sous ciel gris est juste affreux pour le pédaleur qui remonte cette route. Là-haut plus qu’ailleurs, on trace sa sortie du jour en fonction des caprices d’Éole, qui dégénèrent parfois en grosse colère. Si par malheur le Vent Marin est trop humide, la masse nuageuse freinée par l’Aigoual et autres reliefs se sur-densifie, créant des accumulations hydriques phénoménales qui finissent par se déverser en un de ces déluges qui font les records nationaux de précipitations : l’Épisode Cévenol. Heureusement, ce n’est pas fréquent, et généralement à l’automne, parfois en hiver dans un épisode blanc.

Dégénérer ? Sûrement que Laurent Fignon aurait adoré, et qu’alors il aurait trouvé un flahute pour ajouter de la tempête à la tempête.

Ce jour de baptême de l’Aigoual pour le Tour, c’est donc un peloton très serré qui, conduit au ralenti par Silvano Contini, passe devant le fameux observatoire météorologique. Et c’est en formation très effilée qu’il serpente ensuite dans la longue descente vers Valleraugue. À Gange, il quitte la Vallée de l’Hérault pour entrer dans la vaste Plaine du Gard.

Sa traversée est longue et plate mais la Superconfex et la Carrera doivent s’employer pour annihiler les nombreuses velléités offensives. Les deux sorties les plus incisives sont l’œuvre de Pascal Jules après le majestueux Pont du Gard, et plus encore de Martial Gayant. Le rebelle picard montre une autre facette de son talent en faisant le poursuiteur entre le panneau des 3 km et la flamme rouge. Il est repris.

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Publié dans Extrait

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